Pendant que le fossoyeur s'en va sur sa folle bicyclette, les tombes reprennent leurs conversations

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ILLUSTRATIONS JEAN-MARC RUTTIMANN & TEXTES SONIA ZOK

Exposition : du 3 au 23 décembre 2011 

Galerie  les Toiles Filantes - Annemasse

Musique by Pierre Raph

​Le projet Quel Combl s'est matérialisé sous la main habile d'un graphiste qui illustre mes textes de ses douze tableaux. Ces illustrations sont toutes indispensables à la libération des douze âmes errantes dans le cimetière de Combl. Président du Moto Club BMW de Genève, guide de voyages motorisés hors pair dans les cols de montagne, Jean-Marc Ruttimann est aussi chef d’entreprise. Il a exposé à de nombreuses reprises ses photographies et peintures. Graphiste, il a laissé ses empreintes à l’aérographe sur des motos, vélos et casques, capots de voitures et carènes de bateaux hors-bord, et surtout dans nos coeurs avides d'espaces et de libertés.  Photographe, il est passionné de voyages, de rencontres et d’écriture. Il partage avec enthousiasme ses expériences et connaissances sur de nombreux pays en faisant vivre aux autres de magnifiques aventures et pas qu'imaginaires.

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Général

Général

Soldat

Soldat

Anorexique

Anorexique

Avion

Avion

Champions

Champions

Prisonnière

Prisonnière

Jumelles

Jumelles

Artiste_

Artiste_

Homme

Homme

Bougie

Bougie

Maria y Augusto

Maria y Augusto

textes S. Zok

 J.-M. Ruttimann 

Général

 

 

J'aimais ma guerre.

C'était l'un des rares emplois où il m’était encore permis de me divertir.
J'aimais quand elle débordait, rigoureuse, féroce, indolente.
Elle se donnait à moi, s'échappait,
En me suivant me montrait les crocs,
Me léchait la main.
Elle exaltait mes vertus.
Elle se faisait des fois la belle.
Elle a tenté de me perdre sur des monts et autres vallées.
J'ai oublié la bohème à force de trop la voir.
Je pensais aujourd’hui mettre de l'ordre dans ma vie.
En privilégier une autre, encore plus rare.
Mais elle avait fini par m’endormir aussi,
En joignant ses deux mains, les bras tendus,
Elle visa mes tempes, puis le cœur, mes épaules,
Pour la patrie, cria-t-elle.
Destination les enfers !

​Soldat

 

 

Il devait l’arrêter à n’importe quel prix, cette course effrénée.
Il court, pourtant il est captif parmi les os et la terre.
Il a entendu la trompette.
Ils ont parlé d’anciens résistants, de liens, de loyauté, de devoirs et d’honneurs.
Dans sa poche, il y a une lettre à son amour qui le pleure.
Il est tiraillé entre cette feuille froissée dans sa main, ses convictions, les batailles.
« Ma chérie », dit-il, après quoi il ferme dans sa tombe à nouveau les yeux.
Un fusil s’est chargé. D’autres ont suivi.
Il tend la feuille, mais l’action est compromise.
Leurs yeux à tous s'assombrissent,
Dans l’amertume de la colère, ils disparaissent.
Les devoirs de soldat étaient la durée de leur vie.
« Ma chérie », dit-il, il faut que je sorte d’ici. « Ma chérie », lui avait-il écrit.
Il doit absolument lui dire, même enfoui sous la place de la commune fleurie, avec des drapeaux, des couronnes enrubannées et une belle dalle avec son nom parmi les autres inscrits.
Il doit absolument lui dire,
"Ma chérie".

Mariya y Augusto

 

 

Dimanche matin, je les ai entendus.
Je glisse mes lunettes de soleil dans ma poche et puis je monte, je descends, j’adopte, je convertis.
C’est mes piécettes qui tintent dans l'autre de mes poches. Je suis comme ça. J'aime quand ça tinte, quand ça fait du bruit, quand les escaliers sont blancs sous un large ciel bleu, quand l'or est pur, quand l’échine se courbe, j'aime leurs prières, à en avoir envie.
C'est dimanche. Un heureux jour pour eux, ils se sentent bien, presque comme chez eux, il en manque peut-être un ou deux.
Entassés, ils s’y pressent, vers ce beau ciel bleu.
Je fais quelques pas vers eux, vers ces pauvres diables aux épaules et aux joues en feu. Je m’étais promis de leur serrer la main.  Je fais quelques pas encore. Je monte. Je les vois. On ne les entend pas.
Qu'ils prennent de la place dans mon monde à moi.
Je me cogne à une main nullement différente. C'est dimanche. J'aime mon prochain.  Je tâte mes poches, je leur fais l’inventaire.
... et te voilà, un explosif, un beau calibre.
…je te salue...
…soyez les bienvenus.
Quel est ton nom... oh… Mariya, Augusto... Le ciel explose, bizarrement s’assombrit.
Non, ce n'est pas fini.
Sombres, les restes des visages se rapprochent, Mariya ? Augusto ?
Qu’est-ce qui est écrit ici… Quelle est cette langue ?
Augusto, il est l’heure, mon amour, il faut que nous partions ailleurs.
Pourquoi tu pleures ? Pourquoi nous ne respirons plus ?

Passager

 

 

 



Les chiffres sur ma montre, illisibles et jaunis, craquent.
Je veux faire un pas, mais, oh, mes jambes.
Où sont mes jambes, mes bras.
Ces grands lacs sont si petits.
L’eau et le ciel et l’air me tourmentent.
« Monsieur, votre ceinture. »
Ma tête franchit la porte sombre.
Voilà 48 heures déjà, isolé dans une drôle de boîte, sous la terre fraîche, je résiste, et je tombe.
Je n’obéis pas à mon destin de macchabée
Dans le silence et le repos.
Je virevolte, accompagné d’une révolte.
Je maudis un billet, les hommes qui ont rêvé de voler.
Un saut de puce aurait suffi pour atteindre l’autre bout du monde.
Je me maudis d’avoir eu aussi si peu de la chance

En traversant un si petit océan où l’on se baigne et rit. 
Là où nagent des dauphins, de jolis poissons.
J’aime cet océan qui m’a si mal accueilli.
Je retournerai sur une de ces plages ravissantes, je me le suis promis.
Oh, je devrais partir, tout organiser.
On m'attend encore quelque part.
Mais cette montre, bon sang, cette montre, pourquoi s’est-elle arrêtée.
Pourquoi ne marche-t-elle plus ?

L'Amante

 

 

 



Ils m’ont enseveli sous les mœurs et la vertu, plus que sous le marbre et la terre.
Faiblement, mon cœur violacé m’éclaire.
On me l’a enlevé vivant, si bouillonnant, si audacieux.
Avec acharnement, mes pensées les poursuivent, les hommes, les femmes de milliers de principes.
Ce qui ne faut pas dire, je vous le dirai.
Je les ai jugés.
Je les ai haïs.
Occupé à compter les vers,  le temps n’est plus précieux.

Je ne négligerai aucun détail pour les mettre à genoux.

Priez ! 
En additionnant leurs prières, mon cœur farouche s’échappe déjà sous la couverture d’une aile géante.
Fantôme plein de verve, je sors de l’ombre de ma tombe.
J’échappe à leur éternel mépris.
Ce qu’il ne faut pas dire, je vous le dirai.
J’ai négligé mon devoir
Envers ceux que gênait notre différence, notre liberté de s’aimer,
Ces hommes et ces femmes, qui nous ont séparés,
J’ai omis de leur figer le sang.

L’étranger

 

 

 

D’une main ferme j’ai été conduit.
Certains pensent que j’avais fait la même chose.
Sous le verre grossissant des jours à venir,
Le drapeau en main, j’attends parmi les autres,
Un peu moins noir pour leur plaire davantage.
Je sors de l’ombre, je gagne le cortège.
"Décampe !"
Je n’ai entendu, ni rien vu venir.
Il n'y  a pas eu de blessés graves
Puisque la plupart du temps,
Les mots tombent à l'eau.
Il n’y avait que moi, jeté du pont, de quelques mètres de haut.
Je cherche encore la couleur qu'il faut,
Je cherche des mots, mais je ne trouve pas ceux qu'il faut.
Né de la couleur de la terre, mon cœur est pâle, ni noir ni blanc,
Sombre, égaré au fond de ma tombe.

Les Jumelles

 

 

 



Côte à côte, on les avait enfouies, dans des ténèbres moins sombres que l’homme qu’elles n’avaient pas compris.
- Tu comprends qu’un homme puisse…? Elles frémissaient, elles essayaient de comprendre pourquoi nul ne les sollicitait davantage.
Pourtant, les jumelles savaient se faire admirer, belles, un peu frêle, d'environ 1m 68 et demi, leurs figures roses, de jolis yeux, des oreilles découvertes, des joues bien remplies. Le dos droit, le ventre à peine couvert, dans la main un petit sac avec un gros dossier, des clés, la carte visa, les bras et les jambes nues, le tout surplombé d'un menton de celles qui savent et veulent.
- Tu comprends qu’un homme puisse…? Elles avaient blêmi…
Contre toute attente, le regard de l’homme se fait de pas très bon feu. Fasciné par les deux jolis médaillons incrustés dans le granit, il s’égare encore dans leur beauté. Pas du tout de bonne grâce, il pose sur leur tombe un bouquet.
Tu comprends qu’un homme puisse…? L’homme s’approche davantage, elles tressaillent dans leur tombe, sans pouvoir retenir leurs petits cris.
Mais dans l’air, pas un bruit, juste la flamme d’un incendie, la rumeur d’une nouvelle vie.

Le Charmeur d’Ecolières

 

 


     
C'est une chose, un tombeau !
Tôt ou tard, la belle s’épanchera.
Ecoute-moi,
Ecoute...
Le tombeau murmure, chuchote,
Lui arrache des soupirs,

Charmeur, je ne veux pas me taire.
Je tisse, j’imprime, je m'imprime.
Je me glisse autour de sa taille,
Tout au long de sa cuisse.
Depuis longtemps, elle ne bouge pas,
Elle s'étale sur la dentelle.
Entre les bois, elle est très pâle.
Les identités rêveuses, j’en raffole
D'un souffle heureux, elle vacille dans le noir.
Vite, elle est déçue par cet inédit,
Elle veut se soustraire.
Je ne la laisse pas partir.
Je la veux.
Je réussis cette conquête funeste.
Elle est à moi.
Ses bras, ses jambes aussi.
Elle se débat,
Elle résiste,
Elle se révolte
Elle veut négocier son autre vie.
Elle s'échappe
Mais elle ne sait plus.

Top model 



 

 

 

Le marbre noir brille,
Ma main se lève.
Un pansement sur les poignets,
Dans une robe rouge,
De bonnes références,
Un intérieur profond,
De l’ambition.
Avec un certificat, un diplôme, un doctorat.
Je serais rentrée dans le classement,
J’aurais pu les régaler,
Les passionner.
Mais ce qui les a touchés,
Ce n’est pas ma beauté.
J’avais pourtant assemblé les éléments d'une belle allure,
Trois mouvements, et c’était fait.
À première vue, ils avaient été conquis,
Dans ma belle robe rouge,
Toujours trop maigre,
J’avais fini par être placardée
Dans les couloirs du métro et sur les quais.
« L’essentiel, disais-je, c’est le moment présent.
C’est un remarquable beau cadeau. »
Dans le noir de mon caveau, méconnue, je zoome,
Sur l’instant posthume.
Et ce moment présent,
Cette idée étrange, de philosophes et de sages,
Je m'en méfie, même pour trois sous, je n’en voudrais plus.

Champions

 

 

 



Ces jeunes ne font plus les singes.
Leurs trouvailles sont quelques fois drôles.
Ils s'autoproclament les derniers des héros.
Ils sont tout de même un peu immortels pour sauter d'un pont de 30 mètres de haut
Nous avons appris de source sûre que l'élastique est parfois de trop. 
Mais puisqu'ils sont quasiment immortels, ils sont incapables de sentir la douleur.
Après un tour dans les abîmes, les profondeurs des caveaux,
Même là, ils s’inventent des héros.
Sans souffle, ils rêvent l’émotion encore, le suspense, l’ivresse.
Déçus du monde, ils se moquent de leur mort et de ce qui d’eux reste.

​Retraité

 

 

 

Sur le côté, je demeure au repos.

Parfois, j’ondule encore de la tête aux pieds.
Sans éloges exagérés, on m’a laissé ici, après m’avoir côtoyé.
Trop peu pour moi.
Les ramures des racines me rentrent entre les dents, s’entrecroisent en lignes élégantes.
Parmi d’autres mouvements de la terre, partiellement agité, je conteste la perte de ma beauté.
Pensionnaire d’une maison de retraite, je rêve de ma maison.
Je veux encore ces miettes de vie même avec ses tracasseries.
Je veux remplir de ciel, mes yeux.
Me voilà avec une colocataire, une fouine, qui me guette chaque nuit sur ma stèle.
Sans avoir à l’éduquer, elle est d’une agréable compagnie.
Il y a aussi une vieille tante qui me rend visite chaque dimanche après-midi.
La vie à deux s’organise.
Nous partageons les tâches.
Moi, je reste sans ciller pendant qu’elle enlève les feuilles et les bougies consumées.
Elle me dit : « J’ai fait du café et j’ai grillé du pain ».
Il suffit d’un rien pour que tout bascule.
Je regarde mes mains.
J’hume.
Je ne les reconnais pas, ses mains.
Je suis épuisé, allongé en voulant ce café, ce pain.
Les nuits sont longues sous la terre, je ne dors plus.
Je souhaite mourir après ma mort, mais j’attends encore d’être aimé.

​Obsession de l’Artiste

 

 

 


Je ne savais pas que la terre allait devenir un lieu important dans ma vie.
L’endroit est paisible, préservé.
Parfois il y a des tempêtes de neige, parfois l’eau ruisselle.
Dans cet univers, je traîne mon ventre dans la glaise.
J’habille mes membres décharnés, repérables par leur blancheur.
Je me sculpte dans le noir, je roule, je me déplie.
Embaumé, je m’assoupis.
Pendant une année, j’attends mon vernissage.
Je veux qu’il fasse beau quand vous traverserez la cour, pour me voir.
Je serai masqué, frappez fort à la porte, d’une pierre.
N’ayez aucune crainte, je me parfumerai de joncs puis de lavande,
Mais venez après avoir éteint vos lampes.
Il y aura un apéritif, un papillon de nuit, un scarabée,
Et votre serviteur, un peu barbouillé.

SONIA ZOK

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