« L’air de rien »... quelqu’un m’appelle.

Je tire sur les plis de ma jupe, m’attarde à 7h30 du matin devant le miroir sombre de mon couloir. Je suis en retard. L’angoisse m’envahit. Jamais je ne trahirais la fidélité à mes engagements au bureau et à la ponctualité, mais quelqu’un m’appelle. La voix insiste, « l'air de rien... »


Dépourvue de toute ressemblance familiale, « l'air de rien » m’auréole depuis de longues années. Les attentes futures, les espoirs quant à l’amélioration de mon état de rien, ont figé un sourire douloureux sur mon visage. Ce qui pourrait l'adoucir, en cherchant bien, c'est peut-être un message apporté par un messager qui emprunterait le même chemin que moi.
 

Dernier coup d'oeil dans le miroir. Il y a quelque chose qui dérape dans les décors parés de mille couleurs. Les tonalités différentes se cachent dans ma mémoire, les ombres rôdent dans l’indifférence, une indifférence dont je tente par tous les moyens d’atténuer les effets, de minimiser l’impact. 


« L’air de rien », quelqu’un m’appelle. « Ton bus.  »


Trop tard. Les yeux rougis par la fatigue, je cours, c’est trop tôt, trop tard, c'est trop tard. Pourtant je voulais me croire capable ;  tous ces projets, cette volonté.  Alors, trop tard signifie quoi ? C’est moi qui me traite cette fois-ci de « moins que rien ». La rue reste silencieuse.  Les sept milliards de mes semblables, aussi.  Ce rien n'est qu'un reflet de rien. Une tache opaque se pose sur les transparences des vitres. C’est mieux comme ça, ne pas voir ce qui dérange, les noms, les souvenirs, j’entends les rires, on rit, je danse. C’est un homme qui me montre du doigt. Mon corps engourdi par le froid est visé, les autres corps aussi. Les différents, les mal articulés, les gauches, ces rires moqueurs. Je vois mes pas ralentir. Le doigt pointé sur moi présage le reste. En prenant la première à gauche, je disparais. Rigide, l'air de rien, avec un faux-pas. Dans la rue, des doigts, des milliers de doigts, me pointent. Je les entends : « On n’en veut pas des étrangers comme toi. » Suis-je différente ? Moi qui veux être comme eux, moi qui veux être avec eux. Etre un paramètre géométrique, ça me suffit. Pourquoi je corrige une mèche rebelle qui veut couvrir mon front ?  Je pose mon sac sur un banc.


Ressource, source de ville, les bancs où les amoureux se bécotent. Sais-tu où ils sont ? Les amoureux sur les bancs ? Mes mains, elles, n'effleurent qu'un banc. J’accélère le pas. Mon coeur, il est absent, mon coeur est absent.

Essoufflée, les cheveux en bataille, je m’arrête.
- C'est toi ? J'entends une voix derrière moi.
- C'est moi, « un, deux, trois, pirouette… je touche le soleil, un, deux, trois… le ciel, un, deux, trois,… le nez du père Noël. »
Je me souviens. Il était  là, nous étions là. Il m'a touchée de ses doigts. 
« C'est toi !? »
Le bus file devant moi. Les distances se meuvent en pavés flous, en clair de lune blêmissant, en façade plus patiente que moi. Il me regarde. « Donne-moi ta main, un, deux, trois,… » 
Je prends sa main offerte.  Désormais je sais, les choses peuvent se faire sans moi. Un, deux, trois,… la joie nous portera. Mes yeux brillent d’une lumière que je ne leur connais pas, un, deux, trois,… l’air de rien, suis-moi. 

Sonia Zok

(atelier d'écriture)

19.11.2017

​L'AIR DE RIEN

Les accents sont mis ce matin sur orbite

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