I am a poor lonesome devil

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28 octobre 1992 à 23 heures



 

Une fouine au caractère sulfureux laisse une empreinte sur une stèle, silencieuse, un peu craintive, elle évite les  croix qui ne visent plus le ciel. S’interroger  sur l’innocence des macchabées, pas aussi tranquilles qu’on veut nous faire croire, est une tâche lourde pour celles, en bois, en pierre, et même celles en métal rongées par la rouille. Elles sont attentives aux expirations qui s'échappent des tombes s’enfonçant dans la glaise, aux racines des arbres qui s'imposent dans les mondes souterrains. Elles grondent. On peut entendre séisme et panique, des os usés par le temps sont broyés, ils craquent comme le bois encore sec des cercueils. Des brèches s’entrouvrent sur les défunts allongés dans des étoffes ornées de dentelles. Des protestations par-ci par-là, parfois un coup de pied dans une bière, font trembler l’air. Pas surprenant, les morts sont insuffisants alors les vers se montrent plus que voraces à l’arrivée d’un nouveau venu.

Cette nuit-là, vers 23h30, de premiers signes annoncent la levée des âmes. Des voix s’élèvent. Les flammes des veilleuses et les feuilles des arbres s’agitent. Le vent s'impose en musicien fou. Quelques vases tombent en renversant quelques gouttes d’eau, l’espoir fou d’amener une vie par ici. Rugueux, les graviers roulent sur eux-mêmes. Une statue fantomatique chute d’une stèle. Un vacarme terrifiant s’élève. Dans le ciel et sur la terre une lame de feu s’enflamme, mais elle reste étrangement contenue dans l'enceinte du cimetière aux croix attentives. Elles savent. Le secret de cette nuit particulière doit être bien gardé, aucun témoin n’est admis. Le silence terrible s’impose. Les âmes se taisent. Les arbres haussent leurs branches, évitant la brûlure soudaine de la terre encore ardente. Les bouquets sur les tombes achèvent de se consumer sans que personne ne les regrette.


 La porte est prête à s’ouvrir.


Il arrive à 23h46, sans se presser, le regard clair, il hume l’air  sulfureux qui s’élève du sol. Il est satisfait. Il aime bien le cimetière du village de Combl, petit village helvète coincé entre deux pics majestueux et souvent enneigés. La nature y est encore saine et répond avec docilité à ses sollicitations. Il préfère éviter les grandes villes où cependant certains cas curieux le passionnent encore.


Il s’arrête un instant dans une allée, gonfle sa poitrine, l'aisance au milieu de la cohue des âmes en partance, il l'inspire, puis il soupire en pensant au long service rendu aux humains, et malgré la méfiance qu’il inspire encore aujourd'hui, il vient avec plaisir délivrer les quelques esprits qui n’ont pas trouvé le chemin pour échapper à leur prison terrestre. L’enthousiasme s’est toutefois estompé avec les siècles, et la routine l’empêche d’éprouver cette étincelle de joie diabolique lorsque l’âme perdue comprend que la direction à prendre n’est pas vers le haut, mais bien vers le bas. Heureusement, certaines d'entre elles résistent, l'obligeant à intervenir, parfois même avec violence. Avec la prolifération des médias, ces âmes ont appris à mieux Le connaître.  Plusieurs d'entre elles ont même mis au point des stratégies, plus ridicules que malicieuses pour le combattre. Bien sûr, Le craindre est compréhensible, mais après tout, n’est-il pas là aussi pour rendre service aux humains ? Qu'adviendrait-il de ces âmes si elles ne trouvaient aucun lieu pour se retirer ? Elles pourriraient la vie des autres hommes, n'ayant d'autres choix. Alors pourquoi lui en vouloir tant ?



Il avance d'un pas tranquille entre les tombes, il les connaît toutes, c’est son domaine. Il a parfois livré d’âpres luttes pour faire comprendre à certains qu’ils étaient là parce qu'ils étaient morts. Rares étaient les causes naturelles, les usés par le temps. Sur quelques pierres, un nom émérite peut même lui inspirer le respect. Il y a ceux qui en connaissent plus sur eux-mêmes que lui sur le fonctionnement du monde, des petits bijoux cristallins qui ne seraient jamais pour lui. Il y a aussi ceux qui, à ses yeux, sont des cas litigieux, relevant de l’injustice divine. Mais cela n’est pas de son ressort. Malgré ses doutes, au milieu de ses hésitations, il a toujours mené sa tâche à terme, avec une extrême minutie, comme cette nuit-là.


A 23h53, il se dirige vers les tombes encore fraîches. Il ressent un besoin d'écouter maintenant les médisances, les lamentations, les plaintes. Puis par sa simple prestance, il exhorte à l'obéissance des âmes. Le calme s’impose partout. Pourtant, des voix s’élèvent encore: « Où suis-je ? C’est quoi ce bordel ? » Tout est comme d'habitude. Tout est en place, prêt pour son intervention. Il ne peut y avoir cette nuit la moindre difficulté. Le sort de l'âme pour laquelle il doit intervenir n'admet aucune hésitation. Elle connaît déjà la direction à prendre : cinquante ans de magouilles suivies d’un meurtre sans condamnation, faute de preuves ! Non, aucun doute n'est permis concernant son salut.


Il la voit là, devant lui, cette tombe qu’il cherche. L’âme se cache  sous une couche de couronnes et de fleurs. Il perçoit les premières plaintes de celle qui veux déjà lui échapper, quand un bruit inconnu, inhumain, s’élève.
 

Surpris, il s’arrête, Il se retourne. Il ne voit rien. Est-ce l’écho de ses propres pas ? Ce cimetière lui est pourtant bien connu. Un tel bruit même ailleurs dans l'univers, jamais il ne l'a entendu. Il allonge le pas. Aussitôt le bruit reprend. Il stoppe à nouveau et le silence revient. Aucun doute, ce bruit le suit. Qui est assez idiot pour l’épier ? Un témoin ne serait alors qu’une âme de plus à emporter. Cela n’a pas de sens. Et pourtant quelqu'un s'acharne derrière lui.
 

Il ne peut y avoir d’accroc dans sa tâche séculaire. L'habitude, c'est l'habitude. C'est sacré, si on lui permet le terme. Il observe un temps d'hésitation. Comment réagir devant un tel manque de respect, qui est assez fou pour le déranger. Un envoyé de Dieu ? Non, les nobles du haut sont trop sûrs d’eux et se seraient manifestés ouvertement. Un missionnaire des enfers ? Non, il se serait fait connaître également en marque de soumission. Alors, qui est-ce ? L’inconnu au cimetière de Combl ? Le temps s'écoule. Il ne lui est pas permis de laisser se dérouler les choses ainsi.


Il est 23h57. Il ne lui reste que trois minutes avant d’accomplir sa tâche. Soudainement il se met à courir ; il parcourt tout le cimetière en quelques secondes sans parvenir à lâcher son poursuivant. Celui-ci a sans conteste, des dons de l'au-delà. Se déplacer, le poursuivre à cette vitesse témoigne de certaines  qualités. Il y a trop de questions sans réponses. Il n’aime pas s'interroger. Sa vocation ne supporte aucune hésitation, aucun doute. Il est dans l'action avant tout et rien ne doit le détourner de son objectif. C’est une ruse pour le déstabiliser, mais il est lui, par nature, plus rusé que les autres.  Il se met alors à genoux, imitant ceux qu'il a vus implorer le ciel, les mains jointes. Ultime ruse d'une soumission simulée. Un cyprès, d'habitude érigé vers les étoiles, se penche sur Lui, étonné de son apparente sincérité. Tout est vain. L'autre reste là. L’autre est encore dissimulé quelque part, derrière lui. Cet autre serait-il un double ? N'est-il pas normalement le seul autorisé à avoir accès au monde mystérieux de l’invisible ?


Il est 23h59.


Quelque chose de nouveau est apparu dans l’univers, il en a la certitude. Un inconnu de tous, inconnu des hommes, de Dieu et des enfers. Une entité, qui l’épie, a jeté son dévolu sur lui. Pourquoi lui ? Pourquoi à cette minute précise, alors qu’il s'égare encore pour tenter d'éviter son adversaire ?

 
Le souffle rapide, le geste imprécis, le regard fuyant, il hésite. Il  ressent ce qu’il n’aurait jamais dû ressentir : la peur ! Un Diable a eu peur ! Il n’y a soudain plus d’habitude, plus rien de sûr, plus de tâches à accomplir, l’ordre du monde a été renversé.


Il a commis La Faute.


Il vient d'être démis de ses fonctions.


Minuit ! 


Les cloches se mettent à tinter.


Pénétré par la peur, fécondé par l'émotion, il est devenu en l'espace de quelques secondes, presque humain, touché sans le savoir par la paranoïa de la peur et, ce qui est inévitable, la honte. La nostalgie est déjà perceptible, détectable au fond de ses yeux noirs. Déjà, un autre diable  s’occupe des âmes perdues. Il ne peut être question de les laisser attendre ou pire, se sauver.


Abasourdi, consterné par la peur Il apprend l'angoisse du lendemain. L’Autre est-il toujours là ? Il regarde autour de lui, écoute. Plus un bruit. Assis, sur une tombe froide, la tête entre ses mains, il se cache. Son regard tombe à ses pieds quand il remarque quelque chose accroché à sa botte. Un fil transparent, une matière tout ce qu’il a de plus humaine. Il tire. Il sent une résistance à l’autre bout. Après un dernier petit à-coup, l’inimaginable s'épand : alors, il comprend sa méprise, un cerf-volant à l’armature de bois, un jouet d’enfant !

Est-ce donc lui, cet adversaire ? Quelle peur ! Le froid s'intensifie. Il claque des dents, puis s’enveloppe dans son manteau noir. La chute dans la lumière a commencé. Il crie.






A SUIVRE...

SONIA ZOK

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