Prologue


Qui suis-je ? Un ange. Demandez-moi de me souvenir d’un autre que moi, je le ferai de mon mieux. Et pour vous être agréable la réponse est : il n’y a pas et il n'avait jamais eu un autre que moi. Je suis un ange dans l’univers qui s’en accommode sans pouvoir jouer au golf, bavarder, ou changer le cours de l’histoire et pourtant, une nuit, ici, dans le ciel, pendant que mon chant - la seul chose que je savais faire - s’éloignait vers une galaxie voisine, un mot se détacha de mes lèvres : « Ennui ».


« L’ennui » repris-je encore en douceur, surpris par mon audace. « Je m’ennuie » criai-je soudain, tout de même  paniqué par cette idée étrange.

Après ce bouleversant évènement, des années de silence plus tard, Dieu m’adressa ces mots.  « Tu parles Romuald ? » « Oui, » répondis-je aussi surpris que lui.

Mais que signifiait parler, hmm, quoi ? 

Des problèmes. Vous les connaissez à coup sûr, et de taille. 


Et puisque la parole m'est venue
, je voudrais vous racontez mon histoire. ​

​​

Moi qui fus créé beau, je m’ennuyais. Oui j'étais beau, beau oui, mais à qui aurais-je pu plaire, qui aurait pu me désirer puisqu’il n’y avait que moi et Dieu qui somnolait dans un coin. Et puisque je savais parler, je décidai de partir à la recherche… mais au fait, à la recherche de quoi ?​



Le ciel ne me laissa entrevoir aucun présage. Alors j’ai prié Dieu, lui qui somnolait de plus belle.


Quelques millions d’années plus tard, une ombre passa dans le ciel.

L’ombre était ronde.

On ne se contenta pas seulement de la regarder. Dieu avait fait sa connaissance plus intime en y plongeant son énergie. Ce qui fit naître chez Dieu le désir et chez moi un durcissement inattendu. Mais comme les objets du désir n’étaient pas encore nés, il y eut un moment d’incertitude. Nous nous regardâmes. « Alors ? » m’impatientai-je.


« Alors, soit ! » Dieu me poussa d’un doigt bienveillant.

Qu’avait-il en tête que moi j’ignorais, lui d’habitude si clair. Il disait : « C’est bon d’accélérer » Mes plumes ébouriffées s’arrachaient les unes après les autres pendant que je tombais en direction de la Terre.
 

C’est comme ça que je suis parti en quête des objets du désir.

Qu’il était agréable de s’ébattre avec l’air et chanter à pleins poumons, en m’éloignant de mon ennui. Je chantai si fort qu’un bang, et very big, se produisit au sein de l’univers. Dans la tourmente, mon corps céleste explosa. Je fus projeté en une multitude de morceaux imparfaits. Les premières inégalités étaient nées, bien d’autres s’ensuivirent. Le choc éparpilla mon être déchiqueté en tous lieux sur la Terre, je me répandis dans l’océan, le sable, le calcaire, la glaise – même la glace m’emprisonna, donnant plus tard naissance aux esquimaux. Alors Dieu cria, car maintenant il était loin : « Voilà les objets de ton désir, tes morceaux éparpillés sur la Terre, ils sont tous là, ce sont désormais tes semblables ».

 
Je partis immédiatement. Je traversai à la nage des lacs et des rivières, je parcourus des sentiers arides, je gravis des montagnes aux rochers coupants, je courus dans des plaines de sel, sur des laves en fusion. Et un jour d’été, au bord d’un gouffre, je les vis.  C’était la première fois que je voyais ces autres moi-même. Ces choses semblables que j’observais étaient particulièrement laides et dépourvues de plumes. Leurs yeux n’étaient que deux petits points enfoncés profondément dans un crâne pitoyablement ratatiné par les prémices de la méfiance. Six jours et six nuits durant, ma plainte retentit dans l’univers. Et quand le septième jour, le silence retomba en laissant ma gorge en feu, Dieu, satisfait de la diversité des êtres, me demanda : « Que penses-tu de tes nouveaux toi ? » 
Je fis une grimace. « Ingrat !» Dieu pointa son gros doigt sur les autres, mais en fait, c’était sur moi qu’il pesait, puis il gronda : « Je les ai faits pour toi… et le ciel bleu, et le maïs, et les poissons rouges, que te faut-il d’autre ? Si tu ne te plais pas, tu n’as qu’à revenir. Mais avant, - il y eut comme de la douleur dans sa voix - trouve tes pièces perdues et unis-toi à elles. »


« M’unir ! »


« Contrairement à ce que tu penses, les autres c’est toi ! »


« Je refuse ! » Je lui tournai le dos.

« C’est ainsi, Romuald Cuillère, maintenant va-t’en, mais pas ainsi. Ô non ! Si tu veux rentrer, avant, tu dois être Un, et pour cela, tu les aimeras les uns et les autres. Et, habille-toi. Pour une raison simple, tu auras froid, mais pour ça, je te laisse faire. »





 

 

 


                                                                         Chapitre 1







C'est dans l’administration, un parfait lieu d’ombre que je m'étais réfugié. Avec les années, ma peau avait pris la même couleur grise que les murs de mon bureau, je me demandais même si avec un petit effort je ne traverserais pas les cloisons ou si je n’arriverais pas à disparaître dans le buvard taché d'encre afin de me cacher de Son œil.

L'effet de mon enfermement fut rapide. Je  devins mou, du regard à la poignée de main. Seul mon nez, dont la forme évoquait une dune de sable, restait arrogant au-dessus d'une pile de documents. Mes cheveux sans consistance étaient coupés courts, afin de ne laisser visible sous l'éclairage des néons qu’une légère noirceur sur mon crâne. La réceptionniste m’avait un jour complimenté sur la couleur de mes yeux. J'étais donc encore visible ?

Ce genre de malencontreux incidents enrichirent mes protections contre les nouvelles  intruses : à la serviette de cuir noir, au costume anthracite, à la chemise et à la cravate grise, à ma myopie prodigieusement isolante, j'ajoutai un regard de loup grâce auquel je parvins à rendre le visage de la réceptionniste, à mon avis, enfin  déçu. Je restai donc célibataire, évitant l’encombrement  d’une chaîne infinie de personnes et de mots qui avaient pour fonction d'alimenter mes angoisses. Parfois il m'était impossible d'échapper aux nouvelles rencontres, alors pour mettre la chance de mon côté, j’essayais d’apprendre par cœur des morceaux de phrases. Mais la répartie était un art dans lequel je n’excellais qu’une fois enfermé dans ma salle de bain où j'inventais les répliques les plus parfaites. Malgré mes efforts, les meilleures d'entre elles s’effaçaient dans les clapotis d'eau.


Un jour, du fond de ma baignoire, je perçus un chuchotement étrange, puis une voix. Ce n'était pas la mienne. Je finis par la reconnaître.


« Romuald Cuillère, c’est Dieu qui te parle...»


Je me secouai d’un mouvement brusque. Puis, un voisin tira la chasse d’eau, une dispute éclata à l’étage au–dessous et à ma grande surprise, dans le chahut, la voix de Dieu se tut.

Avait-il eu une affaire urgente ?



Oui.


Un mardi après Pentecôte, on nous annonça la mort tragique d’un collègue. C'était donc bien ça, son urgence.



« Paul Lisimac a été renversé par un poids-lourd, le choc l’a tué sur le coup ». Paul avait une moustache noire. Dans les couloirs de l’administration, je l’avais remarqué parce qu’il paraissait excentrique parmi ceux qui portaient le même costume, les mêmes chaussures, le même sourire.  Avec sa moustache, Paul détonnait comme une mouche sur une mousse homogène, ce qui m’avait permis de le classer dans les « sympathiques » ; le fait de n’avoir jamais eu de contact avec lui, malgré la proximité de nos lieux de travail, m’avait aidé dans ce choix.


Le lendemain, je trouvai l’annonce mortuaire dans le journal de l’administration :
                                          

 « Inhumation, samedi 29 mai à 10h00. » L’encadré comportait  ces quelques lignes :
« Je me doutais bien qu’on ne croisait pas toujours ceux que l’on aurait dû rencontrer.       
A l’ami inconnu.  »

 

J’avais l’étrange impression que ce texte m’était adressé. Pourquoi ? Parce qu’il était question d’ami ? Paul Lisimac ? Un étranger ? Aurions–nous pu être amis, lui et moi ? Je devais en avoir le cœur net. Pour cela il n’existait qu’un moyen, me rendre au cimetière et vérifier la pertinence de mes intuitions. Ce que je fis dès que le soleil fut couché, m’abritant sous mon grand parapluie noir conçu pour deux.













​ROMUALD CUILLERE

Pourquoi je reste planté là ?

PLAY

 

Chapitre 2




 

Au-dessus de la couche de fleurs et des rubans imprimés de : « Cher ami regretté… », je poussai un petit soupir. Avec tendresse je redressai l'un d'eux, qui me resta entre les doigts. Mon intuition était confirmée. Ce billet m'était destiné : « Cher ami regretté... », le signe était clair. J’avais désormais un ami, mort certes, mais un ami quand même. J’étais content. Je restai planté là, devant lui, cherchant ce que je pourrais bien lui dire. Par quoi commencer ? Par lui résumer ma vie ? Non, ce serait une perte de temps, d’autant que ma vie ne se résumait en rien, alors que pouvait–on dire à un mort ?



Soudain une voix étrange sortit de nulle part.



« Regarde, il y a une petite brèche côté nord à gauche. »

« Y’a quelqu’un ? »



Je me suis baissé, la tête auréolée de végétaux. L'œil collé dans la fente minuscule et sombre, je le vis. Un corps. Il était laid, sanguinolent et dépourvu de forme.


C’était injuste. Je ne pouvais laisser la pourriture le gagner, je devais réagir. Le remplir d’une nourriture abondante, l’irriguer de sang rouge et l’arranger comme un jardin sous les doigts d’un jardinier habile, mais le dégoût inspiré par les lambeaux de chairs me fit tourner les yeux. C'était horrible, toutes les terminaisons censées collaborer avec l'âme, pendaient comme des boyaux secs rongés de croûtes de sang. Cet aperçu putride me laissa coi, je ne pouvais plus détacher mon regard de ce pépin noirci par le manque de vie.


Et puis, lorsque le désespoir s’apprêta à me gagner, une lueur bleue m’éclaira, suivie d’autres lueurs ; elles se dispersèrent par–ci par–là dans la glaise. Les racines, les os, les poignées du cercueil, tout s’anima en devenant de minuscules billes brillantes. Je commençai moi–même à me fragmenter. Cela me prit aux pieds pour remonter le long de mon corps et finir par la tête ; un de mes yeux fut emprisonné dans une bille et s’éloigna de moi, ce qui me permit de voir le monde depuis le haut.


Au–dessus de mon visage pâle apparut alors un autre visage.


« Monsieur ? » entendis–je.


Je sursautai. Une main s'était posée sur mon épaule. En me redressant d’un bond, j’accrochai les couronnes et les fleurs qui tombèrent comme des pièces de domino. Mon être entier s’était rétracté ; une main a effleuré mon dos. Mon sang était proche de la coagulation un mouvement de plus et raide comme un tronc, j’aurais succombé.


« Excusez–moi, je vous ai effrayé ? »


Ma vision était légèrement voilée, j’entendais une voix, mais je ne voyais personne.


« Je suis la sœur de Paul. »


La vue me revenait. Je me tournai vers la voix qui avait sonné comme un appel d’outre–tombe.
Devant moi, se tenait Paul, la moustache en moins. Je criai un bon coup, après quoi, la créature qui m’avait mis la main dessus cria aussi. Puis le silence retomba, et nos regards se croisèrent.
Je fus enveloppé par deux prunelles contractées, magnifiques yeux verts, doux comme la mousse des anciennes pierres tombales.


« Vous m’avez fait peur. » La jeune personne serrait fermement dans ses bras son sac à main. Mon trouble devenait troublant. Ce geste m’était familier, mais je ne sus pourquoi.


Sorti de ma torpeur, finalement ma voix revint. « Je me présente, Romuald Cuillère, comme une…une cuillère. »

 
Après ces mots, le silence ne fut plus le même, des rires retentirent dans le cimetière, rebondirent d’une pierre à l’autre, s’éloignèrent, puis revinrent nous secouer devant les couronnes que je redressai maladroitement. « Je m’appelle Lessy, Lessy Lisimac. » On a tellement ri qu’on en a pleuré. J’étais satisfait, Paul avait eu une belle soirée et, même si je ne pensai pas à lui en cet instant, grâce à lui, grâce à ce sacré macchabée, je venais de découvrir l’essentiel : la Femme.



 



Chapitre 5

 

 

 

 

Je résistai plusieurs années aux assauts des autres, je fis même des efforts supplémentaires, mais comme ceux–ci ne venaient pas d’eux–mêmes, je multipliai les prétextes pour fréquenter les autres de moins en moins souvent, sans résultat. Le clan était auto–adhésifs et même après maints usages, il collait encore. Je devais couper directement dans la bande, mais j’étais naïf. Cela fut beaucoup plus difficile à exécuter que je ne l’avais imaginé.

 

« Tu seras malheureux ! » me prévint Dieu au fond de ma baignoire alors que je mettais au point les modalités de ma nouvelle vie.

 

Malgré la mise en garde, je ne revins plus en arrière. Ma décision était prise.

Après six ans d’efforts, j’abandonnai ma belle Lessy aux autres. J’étais déchiré par cette lâcheté, après tout, ce n’était pas la faute de Lessy, mais je n’en pouvais plus de cette traque continuelle dont j’étais la victime, enfermé dans un réseau de connaissances et de famille où tous se relayaient pour m’empêcher de vivre.

Alors j’ai craqué. 

 

Je laissai un mot à Lessy, puis je partis. Pourquoi ? Parce que j’avais besoin d’espace, de désert, d’entendre le sable crisser sous mes pieds, de me laisser éblouir par la lumière des étoiles qui, en ville parmi les réverbères blafards, n’était que des trous noirs sur un fond noir.

Mon manque de liberté était tel qu’aucun argument ni conseil de sagesse n’aurait pu venir à bout de mon esprit tumultueux, c’était impératif, vital, je devais dégager le terrain, faire sauter mes chaînes, disparaître dans la nature.

Je partais.

 

Où, pour combien de temps, par quels moyens, m’importait peu. Je m’en allais, loin, c’était là l’essentiel. Pour m’éloigner de chez moi, je marchai une jambe devant l’autre.  J’empruntai les petites ruelles pour ne pas traverser les places faites pour accueillir le plus grand nombre. Des lieux de lumière, c’était précisément cela que je voulais éviter aujourd’hui, alors, rasant les façades, je courus, pressé par ma liberté qui me conduisit au cimetière. Dès que j'en franchis le portail, une sérénité empreinte d’odeurs âcres me fit ralentir le pas.

 

Pourquoi étais-je venu ici ? J’espérais que les morts me conseilleraient, m’aideraient à fixer ma route, m’encourageraient ou me mettraient en garde, puisque eux avaient entrepris avec succès leur lointain voyage ?

 

J'attendais une réponse, un signe ? En vain. Les corps sous terre étaient trop occupés à se débarrasser de leur chair. Mais à mon grand étonnement, leur présence particulière, leur chuchoteries, leurs froissements, m’inspirèrent autre chose. Quelle idée étrange ! Un chant ? Ici, maintenant ? Et pourquoi pas ? Je poussai ma voix.

 

La moustache de Paul m'apparut comme un flash, puis disparut.

Je compris, c’était le message.

 

Emu, je restai longtemps devant la tombe de Paul. Le vent soufflait sur mon visage, mon manteau ouvert virevoltait autour de mes jambes. Romuald le Conquérant faisait ses adieux. Je partais. J'étais enfin libre de toute contrainte.

A suivre...

 

Chapitre 3




 

Le soir même, je rencontrai un « moi » semblable à moi. Grâce à Lessy,  - « Unis-toi! » -  le plan du Créateur était envisageable, le désir tant attendu pointait le bout de ses seins. Je pus enfin approcher l'unification, chaude, ronde et molle, qui dépassait toutes mes attentes et qui anéantit l’homme pensant en moi. Ainsi libéré de toute spéculation je célébrai la joie des retrouvailles avec la première pièce perdue dans ma chute et retrouvée au cimetière grâce à Paul.


L’existence de mon corps prit enfin tout son sens.

Dans les jours et les semaines suivantes, mes veines asséchées par dépit se remplirent d’une vie nouvelle ; mes cheveux s’épaissirent, ma peau s’assouplit, mes ongles ne cassaient plus et malgré mes yeux cernés, j’avais bonne mine. Je dormais mieux, je respirais mieux, je mangeais bien et j’appréciais cet état de trouble qu’on nommait amour.

Dès cette première rencontre, je déposai sur les frêles épaules de Lessy un poids démesuré : moi, puis en février de l’année suivante : un autre moi–même, petit et pas très beau, suivi deux ans plus tard d’un deuxième moi, petit et toujours pas très beau. Nous étions quatre. J’ai eu une famille.



Dieu était content de moi, et dans son souci de perfection, il me rappela lors d’un plongeon dans ma baignoire en fonte noire :
« Tu dois aller de l’avant.

Je savais parfaitement ce qu’il voulait, ce qui se cachait derrière « aller de l’avant » : les cousines, les cousins, les oncles, les beaux oncles, les gros oncles, Tante Agathe, et évidemment les accepter tous tels qu’ils étaient.



– Non!

- Cesse de t’obstiner, si tu veux revenir un jour, tu devras rassembler ce qui a été dispersé. Ce n’est pas un ordre, tu n’as pas le choix. »



Je sortis un peu fripé et très contrarié de mon bain, et d’une  voix ferme, j’annonçai : « Nous acceptons l’invitation de tante Agathe dimanche prochain ! »



Il n’y avait qu’une possibilité de me libérer. Lier toutes mes facultés dans un seul but: retrouver l’unité qui mettrait fin à mon séjour sur la Terre.


Ce soir j’étais plus au moins disposé à les supporter telle qu’ils étaient.

 

 

 

 

 


Chapitre 4



 


Tante Agathe était à la famille ce que le pape était à l’église : une rassembleuse dogmatique que nul n’osait contredire. Aussi, lorsque la famille fut invitée le dimanche à se réunir, je n’eus qu’à suivre, sous l’œil compatissant de Lessy.

« Tu devrais avoir plus confiance en toi, » me dit–elle en fermant la porte. Aucun coup de canon n’aurait ébranlé la forteresse que j’étais. Aujourd’hui toutefois  - « tu devrais avoir plus confiance en toi » - m'avait ébranlé.



La confiance. C’était absurde.



Comment aurais–je pu faire comprendre à Lessy ma vision du monde. Lui dire que mon code génétique était défectueux dans la section « groupe ». Non, je ne voulais pas me justifier pour une simple raison, elle avait besoin de mon bras fort.



Je me sentais pris au piège.



On m’attribuait, ou plutôt je m’étais attribué, un rôle difficile à jouer, celui de l’homme sûr et rassurant. J’aurais pu le refuser. Mais je ne voulais pas décevoir la personne qui me le demandait, ma Lessy.


Alors une fois arrivé chez notre hôtesse, j’avais souri, j’avais feint d’être à l’aise et, déjà à l’entrée, mon rictus s’était installé. Après le plat de résistance, « Romuald » avait été remplacé par « mon cher Romuald, » grâce à quoi mon rictus avait regagné un peu de charme. Je trempais mes lèvres tordues dans des alcools divers, le regard de plus en plus hagard, hypnotisé par le bois des chaises où étaient assises les épouses, sœurs ou cousines  et qui se méprenaient sur mes intentions puisque je n’en avais aucune. Je plissai mes yeux clairs, audacieux sans mes lunettes, pour leur donner une impression de sauvagerie, mais rapidement, je fus confronté à un véritable adversaire. Tante Agathe me toisait d’un regard austère.



« Romuald, c’est allemand comme prénom ? Vous savez, mon mari est mort en combattant l’Allemagne. » Menaçante, elle souleva sa fourchette et l’amena vers sa bouche.



Je soulevai mon verre tel un bouclier.



Le vingt et unième toast porté, je restai tout de même vigilant, pourtant rien de fâcheux n’arriva ce jour–là, excepté la promesse de tous de venir nous rendre visite le week–end prochain.



Ce dimanche de communion familiale fut le premier d’une impressionnante série qui, à maintes occasions, se ramifiait sur les fêtes de famille. Au fil des mois, l’emprise des autres devint tentaculaire, je répondais à chaque invitation avec un sourire béat, un peu niais, certes, mais qui, la plupart du temps, faisait allusion à la bonté de mon cœur.



Je vécus cette période d’échanges interfamiliaux en apné.



Un an passa, puis un mois de plus. Mes ressources s’épuisaient à mesure que les jours passaient. A la famille s’ajoutaient les inconnus. Tous malheureux de quelque chose, insatisfaits et frustrés, comme moi.



Je finis par redouter l’ouverture de chaque porte derrière laquelle pouvaient surgir les autres moi.

Quand je rentrais chez moi, c’était toujours avec circonspection. Je regardais d’abord sur le portemanteau pour voir s’il s’y trouvait une veste indésirable ou un chapeau, puis je jetais un coup d’œil furtif dans chaque pièce avant de pousser un soupir de soulagement ; pour finir, je fermais la serrure à double tour. Parfois, sans que Lessy ne le sache, je tirais la prise du téléphone afin de passer une soirée au calme.