Pourquoi je reste planté là ?

​ROMUALD CUILLERE 

Deuxième Partie

Chapitre 6

 

 

 

 

 

– Retourne chez toi ! Dieu te parle. Même si tu pars vivre dans une grotte loin du monde, ils viendront, les autres, partout où tu iras tu les trouveras.

– J’ai trouvé Lessy, ça me suffit. Je voudrais être seul maintenant !

– Tu veux être seul ? Soit ! »

Sa voix avait sonné bizarrement. Que me réservait–il encore ? J’aurais mieux fait de me taire. Comme par enchantement, le bruit lointain et sourd de la ville disparut. J’écoutai, j’écoutai encore, mais plus aucun son ne me parvint.

Le samedi et le dimanche, je restai assis sur mon mouchoir de poche. Installé dans l’ombre du chêne qui abritait la tombe de Paul, j’écoutai le bruissement de son feuillage et les grincements de ses branches. Pendant deux jours entiers, je préférai ignorer l’autre côté du mur du cimetière, là où aucune voix ne s’élevait.

« Méfie–toi ! fit une voix étouffée.

– C’est qui ? »

Inquiet, je scrutai la brèche dans la tombe de Paul et ce que je vis me pétrifia ; la main de Dieu serrait fermement la bouche décharnée de Paul.

« Un mort ne parle pas, voyons Paul, il est temps que tu le comprennes ! » L’ordre avait été donné.

J’entendis un dernier couinement au fond du trou, une dernière revendication, puis le tonnerre et le déluge couvrirent tout. La pluie ravina la terre du cimetière. Je me sentis seul, terriblement seul. Quelle piètre résistance j’offrais ! Dans la pluie, souillé par la boue, j’étais déjà pressé de quitter les tombes pour retrouver un peu de chaleur chez moi.

Ma hâte d’atteindre le confort de mon appartement m’empêcha de réaliser que l’impensable était advenu. Je refusai de voir qu’il n’y avait plus âme qui vive, pas même un chat. Lorsque j’ouvris la porte de chez moi aucune lumière n’accueillit mon arrivée et après avoir tout inspecté, je dus me rendre à l’évidence. Les miens n’étaient plus là. Je cherchai fébrilement un mot de Lessy, mais ne trouvai rien. Je passai d’une pièce à l’autre en me répétant qu’ils étaient peut–être tous partis à ma recherche, mais je compris vite mon erreur ; aucune veste n’était accrochée sur le portemanteau dans le couloir, pas de chaussures renversées, pas de tasse dans l’évier de la cuisine, pas de jouets sur la moquette, tout était vide, rangé, comme si la vie avait quitté les lieux.

 « Lessy m’a quitté. » J’avais peur. « Elle est partie chez Tante Agathe,  je lui écrirai demain, elle comprendra. » Je n’admettais pas l’échec de ma relation avec Lessy surtout que ces deux jours de silence m’avaient remis les idées en place, j’étais à nouveau prêt à remplir les rôles attribués par ma famille, l’administration et la société. Le cimetière m’avait régénéré. J’étais prêt à redevenir le meilleur mari, un employé besogneux, un neveux docile.

Des gouttes d’eau coulaient de ma belle veste de tweed. Je me regardai dans le miroir : ma fine chevelure collait à mon crâne. Le froid contractait ma peau très pâle à l'aspect de tôle ondulée. Ma bouche était serrée, proche de la souffrance. J’étais malade. Des frissons électrocutaient mes nerfs, la fièvre m’avait embrasé des pieds à la tête. J’avalai plusieurs aspirines et, désespéré, je me couchai.

La nuit, je rêvai d’espace sans centre ni périphérie, de sages sans bouche ni oreilles, de seins en poire, de ponts suspendus au–dessus de rien et d’une chute interminable. Je criai de toutes mes forces, mais à chaque fois un minable « yhr… » sortait de ma bouche. Quand je me réveillai, sur ma joue endolorie coulait une longue traînée de bave. Avais–je rêvé ? Mes délires et mon appartement vide n’étaient–ils qu’un cauchemar ? Je m’accrochai fermement à mon drap pour ne pas céder à l’illusion.

 

Chapitre 7

 

 

 

 

 

Trois jours passèrent sans que ma quiétude ne fut troublée par une quelconque sonnerie et sans qu’aucune personne ne manifestât le moindre intérêt pour moi. Même l’administration, pourtant soucieuse de ses comptes, resta muette. J’étais seul.

Je mis trois autres jours à me rétablir, trois jours à ruminer dans la pénombre. Je tournai et retournai dans ma tête la trahison de l’espèce humaine. Fiévreux dans mon lit, je ne produisais qu’écume et souffrance. J’avais même vu le diable Pic  qui n’attendait de moi que chiffres et résultats. Armée d’une fourche, Lessy aussi m’avait nargué. Au fil des heures, ma révolte, dont je ne me souvenais plus le pourquoi, m’amena d’autres cauchemars. Je me vis réduit en un ver gigantesque. Je rampai, faisant des efforts surhumains pour arriver jusqu’aux toilettes, c'était trop tard, j’avais vomi, ma haine envers l’indifférence et l’abandon commis sur ma personne s’épuisait d’elle–même. Je commençai à guérir.

Durant cette convalescence, je pus enfin ouvrir les yeux sans me forcer, ajuster lentement la focale au monde qui m’entourait, de mettre en route une par une mes fonctions vitales. Le fait de me lever n’appartenait alors qu’à moi seul et cela ne se calculait ni en temps, ni en chiffres. Je pouvais écouter mon corps et je me rétablissais dans le  temps que ce dernier avait jugé nécessaire. J’étais enfin disponible.

Lorsque je fus sur pieds, je me réjouis de ma première sortie en ville. Après une semaine d’absence les autres m’avaient manqué, je me préparai donc à les retrouver, pas à les affronter, à les retrouver.

A sept heures trente, je longeai la rue Balsam pour me rendre à mon bureau ; le tramway était à l’heure, mais il était vide. Il n’y avait pas de voyageurs, pas de conducteur, j’étais seul. Ma serviette en cuir noire posée sur mes genoux me parut tout à coup ridicule.

Dieu avait-il mis à exécution son plan diabolique ?

Avait–Il osé ? Avait–Il « supprimé » tous les autres ? M’avait–Il retiré mes souffre–douleurs ? Oui, mais je doutais encore.

 « Soit ! » entendis–je en  écho lointain, « soit, …oit, …oit, … oit ».

Les mains serrées contre les oreilles, j’entrai dans mon bureau, et dans un autre, et encore un autre, ce fut partout pareil, je n’y trouvai personne, seuls mes pas résonnèrent sur les marches de granit noir. Une porte claqua quelque part dans les étages. Un ventilateur se mit en marche, une pièce de monnaie descendit dans la machine à café. Je me précipitai pour voir qui avait résisté au plan divin, mais il n’y avait là qu’un gobelet rempli de liquide chaud. La cafétéria était aussi déserte que le reste du bâtiment, les sacs, les clés, les stylos, les paquets de cigarette, les journaux, avaient été abandonnés sans aucune trace de panique. Cette mise en scène me fit soudain peur. Je redescendis l’escalier en courant, mais dans la rue, au bistrot du coin, dans les magasins, chez le coiffeur, je me heurtai à la même absence, au même silence. Après des heures d’errance aux quatre coins de la ville, j’abandonnai mes recherches. Ma pause de midi approchait. D’habitude je choisissais une pizzeria pour mes raviolis à la mozzarella, mais cette fois, j’en ressortis aussitôt pour  m’installer à la meilleure table d’un restaurant de fines gueules où, sur de belles assiettes en argent, luisait une abondante nourriture. Pendant le repas, j’eus le temps de mieux évaluer ma situation.

Malgré son aspect dramatique, elle recelait peut–être plus d’avantages qu’il n’y paraissait à première vue. Le saumon aux truffes était excellent. Mais avais–je le droit de m’autoriser une telle liberté ? Ma réponse fut : oui ! La liberté était à portée de pas, la liberté totale m’était offerte, pourquoi m’en priverais–je ? C’était vrai que son aspect illimité pouvait être dangereux, mais le temps des blocages était révolu.

Durant trois jours, je dormis peu, enfoui dans les tiroirs, dans les coffres, dans les boudoirs, dans les chambres et les antichambres, j’entrepris de satisfaire ma curiosité sur les autres, leurs secrets, leurs tares, leurs crimes. Ils se montraient parfois abjects, pourtant je me sentis plus proche d’eux que jamais. Ils avaient tous quelque chose qui n’allait pas. Ce n'était pas comme ça que je les imaginais, en tout cas pas tous. Pour la première fois, j’éprouvai un élan de tendresse pour eux, même si leur absence n’était sans doute pas étrangère à ce sentiment de compassion à leur égard.

Le jour suivant, j’en eus assez de mes indiscrétions. Il n’y avait personne pour rire ou s’indigner de mes découvertes, je ne pouvais les partager avec âme qui vive, je ne pouvais que les oublier. Leur intérêt demeurait limité. Je me résolus dès lors à prendre une autre direction, celle des établissements ouverts à tous publics. Mon choix se porta sur des musées où il restait toute une myriade de crimes présents sur les toiles, mais ce n’était pas pour eux que je faisais le détour. J’avais besoin de voir des histoires simples. J’avais besoin de bonheur. Mais même ici, il était introuvable.

Il y avait bien quelques visages pieux ou gavés qui avaient l’apparence du bonheur, mais des petits riens trahissaient toujours le mal–être des joues trop tendues, des modèles trop fades, des couches trop sombres. Si le bonheur n’était pas au rendez–vous, j’étais curieux de savoir ce qui avait motivé la dépense d’énergie nécessaire à peindre tous ces tableaux.

 Petit à petit, à mesure que je parcourais les salles, les couloirs, les galeries, les œuvres me parurent plus présentes. Dépendaient-elles des énergies des visiteurs, du seul visiteur de la journée, - moi -  afin de redonner vie aux perruques enfarinées, aux jupes des filles, aux herbes hautes ? Des murmures et des conversations s’élevèrent ça et là. Pour leur échapper, je criai « Gare à vous ! » puis tout à coup, Mona Lisa m’apparut et toutes les œuvres se turent devant la maîtresse des lieux.

Je m’en approchai.

Elle avait un visage androgyne, des petits yeux enfoncés dans leurs cavités, un nez très bas, des lèvres blafardes, un cou trop long. Elle était ronde sous le menton, ses cheveux étaient aplatis sur sa tête comme s’il eussent été gras et pourtant, je la trouvais attirante. Certains s’extasiaient sur son regard, mais à force de la fixer, j’eus l’impression qu’elle louchait. Ce fut son sourire qui me séduisit, ce n’était pas un sourire large et franc, ni un sourire forcé. Un rictus peut-être ? Je m’approchais d’elle, m’en éloignais, cherchais à cerner le secret de ses commissures, de ce sourire qui, grâce aux ombres, prolongeait ses lèvres. Mona Lisa exprimait quelque chose que je n’avais jamais vu chez les autres, quelque chose qui me disait : « Regarde-moi et ne repars pas avant d’avoir compris. » Alors je pris mon temps. Les heures passèrent, la nuit tomba, les ombres se transformèrent autour de moi sur le plafond, les tapisseries, sur le sol, mais le sourire de Mona Lisa, lui, resta intact, pas le moindre changement dans son amplitude. Le dos appuyé contre le mur, je glissais de plus en plus bas. Une fois que mes fesses eurent touché terre, je m’endormis aux pieds de l’inconnue et j’oubliai tout. Je restai encore le lendemain devant ce portrait qui m’avait tant plu pour tenter de percer son secret. Mais le soir suivant je dus me résoudre à m’en aller. Je n’avais pas répondu à ses attentes. Mais je savais que je reviendrais et qu’elle me dévoilerait son secret, et ce jour–là, je devrais me montrer digne d’une telle confiance.

Tout à coup j’entendis les spectateurs invisibles me huer, ils n’étaient pas de mon avis, des voix s’élevèrent autour de moi en réponse à la répulsion qu'ils m’inspiraient. On souffla sur moi de toutes parts. La confiance. Une expiration terrible desserra ma mâchoire. Ma glotte se souleva, laissant l'air vicié s'engouffrer dans mes entrailles. J’aurais dû me tordre de dégoût, j’aurais dû vomir cette saleté, mais étrangement, je ne ressentis qu’un soulagement. Pourquoi ? Pourquoi mon aversion avait–elle perdu de son intensité ? Parce que je gagnais en légèreté ?

Comme le souffle ne faiblissait pas à l’intérieur de moi, et prit même de la vigueur, mon ventre gonfla comme un ballon et me souleva du sol. Mais ce n'était pas comme si des ailes venaient de s'ouvrir dans mon dos. Oh non ! Je bougeai frénétiquement mes jambes et mes bras dans l’air, et alors que le vent m’avait porté au milieu du musée, l’air fut expulsé de mon estomac par un bruit sec. J'entendis quelqu'un rire.  Mona Lisa ? Humilié, j’entamai ma descente en direction du sol. L’impact était proche, j’étais prêt à mourir. Dans la confusion, mes jambes furent prises par la frénésie d'une atterrissage d'urgence. Je touchai la terre puis je poursuivis leur mouvement fou me contraignant à courir malgré mes efforts, pour stopper  le tout. De l’écume sortait de ma bouche, se dispersait dans le vent, mais aucune volonté ne vint à bout de mes jambes. Pire, je me mis à accélérer sur les escaliers, les courbes, les lignes droites, je fis le funambule sur les bordures, les gouttières, je glissai sur les rampes et les rambardes, sur les sols brillants, je sautai sur le toits, me suspendis aux réverbères et gravis les façades. Je parcourus sans faiblir la ville entière, son centre et sa périphérie. Ma course folle, comme toute chose, s’épuisa d’elle–même au fond d'une cave à vin.

Epuisé, essoufflé, je trouvai un bon vieux Cabernet sur une des étagères, ce qui cloua pour de bon mes jambes au fond d’un fauteuil décoré de biches et de cerfs. Je bus. J’abusai même puisque après avoir apaisé ma soif, j'osai sortir mes lunettes de ma poche afin de voir clairement le lieu où je me trouvais. Au premier coup d’œil, cela semblait être une salle voûtée dont les murs étaient ornés de tapisseries aux scènes moyenâgeuses. Mêlée à la tapisserie, l’image de Lessy se dessina toute en fioritures, semblable à un nu sur une peinture ancienne. J’étais comblé ; mes yeux se fermèrent.

« Tu dois te rendre. 

– Quoi ? Qui est là ? Je hurlai. Ma question était stupide, il ne pouvait s’agir que de Lui.

– Oui, c’est Moi ! entendis–je dans le grommellement du tonnerre.  Je te somme de te rendre.

Comme par enchantement, le beau fauteuil sur lequel j’étais installé partit en poussière et la tapisserie qui me faisait face, de même.

– Aaaaa, à ... ? ! criai–je.

Il cria à son tour :

– Ivrogne ! »

« Ma dernière heure a sonné, » pensai–je. Je m’attendis à être changé dans l’instant en une matière aussi volatile que le mobilier qui n’était plus, mais rien de tel n'arriva, Dieu savait que s’expliquer dans mon état serait vain.

A mon réveil, il ne me resta plus qu’à élaborer une bonne stratégie de départ. En retournant chez moi, je me préparai un peu, je fis des exercices avec de vieux haltères offerts en cadeau de mariage par Tante Agathe, je m’enduisis de protection solaire, emportai un grand chapeau de paille, des provisions dans un sac, je bus un verre de lait pour atténuer ma gueule de bois, puis je partis.

A suivre...