​HEURES SUP POUR MA PRINCESSE

"Celui qui prend des risques peut perdre, celui qui n'en prend pas perd toujours." Xavier Tartacover.  Avec l’appréciation de Valentine. Eric : "Je n’aime pas les citations 

Chapitre 1


L’audace et la détermination de plaire à nouveau m’ont rendu plus vif, plus farceur, plus extatique, et plus raffiné et pas seulement dans ma garde-robe. Ces nouvelles dispositions auraient pu capter l’attention de mon épouse qui n’autorisait dans la législation familiale que des comportements habituels. La peine encourue tout de même ne dépassait en principe pas un regard glacial suivi de deux autres. Mais cette fois-ci, ma conduite annonçait, malgré ma vigilance,   un macchabée gisant dans une flaque de sang au troisième étage après avoir été  « vu avec une autre ». Un de ces jours, sur les manchettes des journaux, on  lira : un crime passionnel commis par une femme mûre dans un tranquille quartier. Si la vérité éclatait, aucun instrument de musique, aucune parole, ni poudre, ni broderie, ni or, ni travail d’intérêt général apaiserait la fin des 30 années de vie en captivité qui, je l’avoue, étaient bien confortables, remplies d’un amour fraternel, mais déclinait comme le soleil sur l’horizon.

 
Depuis qu’un regard clair s’était posé sur moi, je m’étais rendu compte qu’il y avait très longtemps qu’on ne m’avait pas regardé comme ça. Pourtant, avec mes 40 ans, avec mes 1m 92, mon beau sourire, je pouvais faire encore une belle prestation. Mais souvent, mon reflet dans le miroir me ramenait à la grisaille. Une chose dont j’étais sûr, c’était d’avoir de belles fesses, mais cela ne me consolait pas vraiment.


Depuis 30 ans, mes croissants trempaient dans mon café le matin, et ce n’étaient pas mes fesses les vedettes. Au petit déjeuner, les yeux en face me fixaient par intermittence avec un regret certain : je n’étais pas un blond aux yeux clairs. C’est peut-être à cause de ces foutues couleurs que, comme une bête empaillée, on m’avait égaré, oubliant que ma peau un peu matte se prêtait toujours aux caresses et que mes fesses étaient toujours bien comme il faut. Le musée, pour un empaillé comme moi, s'avérerait être un endroit parfait pour le reste de ma vie. On me saluerait. Dans ma vie évidemment, j’étais respectable et je respectais, je saluais et on me saluait, mais on m’aurait salué différemment, avec des yeux plus curieux, plus étonnés. Ma femme aussi pourrait me regarder avec ces yeux-là, si elle savait que j’étais né à une nouvelle vie. Ce que j’ai essayé à tout prix d’éviter. Mais les contradictions étaient déjà là. Ce qui ravivait en moi ce volcan assoupi depuis des lustres et ce goût du risque me broyait délicieusement les tripes. 



Je ne me laissais pas pour autant vaincre. Oh non.


J’avais essayé d’y résister comme un honnête homme, de mettre dans mes tentations de l’ordre, un peu de paix, avec des jarretelles pour mon épouse, des froufrous, des parfums, des dîners aux chandelles, mais on me préféra toujours pour des robinets fuyants, les factures, et un orgasme au fond de draps fleuris qui attendait depuis déjà 3 mois.



Je m’appelle Eric, bref, ma femme est charmante, un peu souriante, et elle est toujours bonne conseillère, seulement aujourd’hui, elle sourit que devant l’écran de télé, les pieds chaussés de ses pantoufles que je hais discrètement.  Leur marcher dessus, j’hésite ; ma femme ne mâche pas ses mots et moi, je suis un peu artiste. J'aime les mots tendres. Ils ne m’empêchent pas d’être intelligent, mais elle trouve ça trop con. Mon lapin. Est-ce qu’on peut aimer un type qui se prête aux  jeux des mots d’amour les plus cons de la planète ? 


Les nuits, ponctuées des banales  "bonne nuit", je les passe toujours auprès de ma femme, comme il avait été promis devant une assemblée et les forces de l'au-delà. Le blanc aurait dû m'éblouir, je n’avais pas dû voir clair. Pendant que le curé bénissait, mon alliance me faisait déjà mal. Ces garde-fous ont facilité ma fidélité.

Je  m’entraînais à être malicieux et habile dans le camouflage de mes émotions, afin d’éviter d’assombrir l’œil de ma femme au passage des autres dames. J’assurais, même avec une certaine désinvolture. Mon regard sombre cachait un feu invisible aux yeux du commun des mortels. Je contenais mes désirs, mes rêves, mes émotions et ma femme s’en servait la nuit tombante comme d’un remède de santé  en poussant des gémissements. J’avais pris le goût de l’habitude. Je m’enracinais suffisamment dans notre longue vie commune d’aigreurs d’estomac de Noël, de maux de tête de Pâques, d’anniversaires, de sanctions, d’embrassades hystériques du nouvel An, de corrigés, de baptêmes, de communions, de notes collées sur le frigo, de claquages de portes avant les vacances. Mais ma valise ne me servait que pour partir avec les miens.



Un jour j’avais découvert qu’elle pouvait servir à d’autres fins, mais la bonne réputation et la paix m’avaient empêché de commettre l’irréparable.


Les mots d’amour au goût tendre et cocasse, pour sauver mon mariage, je les trouvais au contact des livres, de la peinture, de la poésie, et de la musique où l’on me racontait de savoureuses manières d’aimer, pleines de délicatesse, de fougue et de drôlerie.


J’avais besoin de parler, pourtant, nous, on criait encore, lassés par la même rengaine : « tu ne comprends pas ». Mais pour comprendre, il fallait du temps, de l’attention, celle des amoureux.











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Tout à la fois

Chapitre 2


 


Et tout avait commencé pour moi le jour où je l’avais aperçue devant le building d’Agence Media. Je n’aurais jamais imaginé que ma vie serait bouleversée et que les images fugitives de cette femme feraient irruption dans mes pensées la même nuit. Pourquoi ? Parce que vous pouvez fuir tout ce que vous voulez, on vous trouvera et on vous amènera là où il faut, c’est une histoire de temps. Résistez, c’est honorable, surtout si votre alliance vous prévient que l’œil de Sauron surveille, mais un jour vous serez amenés, pendant une simple pause café, à rencontrer l'inévitable.  C'était mon cas.



Le portable oublié sur la table par Valentine brouilla ma raison.



Redonnant sens à ma vie, l’instrument devint en un coup d'oeil un objet céleste et, mon alliance arrachée avec un bout de mon doigt, je courus après elle avec l’étendard peint de milliers de chiffres dans ma main. Parmi le plus beaux vacarmes de la rue elle m'avait dit          « Vous avez droit à un souhait ». En reprenant l’étendard, l’ange aux yeux verts et à la chevelure de feu, l'avait exaucé.  Il avait imaginé un chiffre qui explosait déjà tous les coffres-forts. En peu de temps, il était devenu mon chiffre fétiche et mon portable l'objet le plus secret au monde.

 

Chapitre 3



Une seconde avait été suffisante. Elle seule, Valentine, est devenu le témoin de ma vraie présence sur la terre.  Je l'attendais.



J’étais recueilli devant mon café, observant les bruits du bistrot. Les enfants, les parents  s’inclinaient devant leurs gâteaux, leurs glaces.



Sous les effets de la chaleur, ma chemise collait à mon dos. Longtemps que je n’avais pas mis un parfum. Il s’exhalait. Les discussions allaient bon train autour. Mais rien ne résonnait en moi, aucune parole, sauf le battement de mon cœur, de plus en plus fort, à tel point que j’avais du mal à tenir ma tasse. Elle pulsait, elle tremblotait. Le personnage qui était assis devant la tasse de café n’a jamais existé. Qu’est-ce que je faisais là ? Je me sentais comme un morveux. J’aurais dû rentrer chez moi comme un pauvre type normal, fatigué après le travail. Mais c’était la première fois que j’étais nommé Eric par une force qui déboussolait, qui voulait tout apprendre sur moi. Je la guettais en ce moment, en regardant ma montre qui pulvérisait à chaque nouvelle seconde l’ordre et mon honnêteté. Je n’aimais pas les turbulences et l’imprévu. Mais quelque chose s’était emparé de moi, l’angoisse, la curiosité devant quelqu’un qui me ressemblait.

Pourquoi n’étais-je un passionné de la pêche ? Au moins je fixerais le lac bleu et pas la mare brune au fond de ma tasse, mon absence n’aurait pas besoin d’être justifiée par des mensonges et j’aurais amené un beau poisson… une belle sirène.
- Eric ?
Etrange, mon prénom me semblait joli. Elle m’aurait appelé « mouton » ou « pigeon voyageur » ça aurait été la même chose. Au-dessus de ma tasse, Dieu plaça un soleil. L’oxygène se fit rare. L’inspire salvateur m’amena un parfum qui explosa mes tempes.


Qui regardait-elle avec ce… quoi au juste ?
Moi ?!
Ses paroles, sa voix, comme des manuscrits introuvables depuis longtemps, me captivaient, annonçaient une magie.  Oui, de la magie.
- Eric, j’aime la couleur de vos yeux.
- …
J’avais cru entendre : « j’aime le marc de votre café ». Le message avait eu besoin d’une minute pour parcourir les milliers de kilomètres de mes neurones pour finalement arriver aux filiales - compliments. Seulement 5 % des données avaient été transmises : « vos yeux » Le débit de la transmission s’améliora après une grande bière.


Elle, elle sirotait un cocktail. Oui, je parlais beaucoup pendant que la paille dans sa bouche s’abandonnait tranquillement au fond d’un immense verre fumé. J’étais pollinisé.

 

Le temps, d’habitude fainéant, d’un coup enjoué avançait les aiguilles, ni dans le bon sens, ni dans le bon ordre.
 

Quelques-unes des choses qu’il fallait tout de même que je fasse, c’était de regarder ma montre. L’ordre devait être respecté.  Pas d’écart inhabituel. Je devais partir.
 

Le Cercle Polaire m’attendait.

 

 

 

 

 

Chapitre 4



 

 

C’est bien connu qu’à la fin quelqu'un est mort. Souvent affalé sur mon sofa je mourais d’ennui, déconfit, en écoutant ma femme se lamenter au sujet de la beauté des assistantes du jeu télévisé.  Mon agonie se prolongeait devant son bonheur, alimenté par une nouvelle série  «  Zigi, à la lumière d’une chandelle, je vais aimer  ton corps».  Je rêvais d’enfouir ma tête sur mon oreiller, d’être mort de solitude et de manque d’air. Mais dès que je me levais, le regard de ma femme montait avec moi puis fixait le sofa. « C’est super ! Dis que tu n’aimes pas. »


Elle m’aime, c’est sûr, longtemps elle m’avait même préféré à sa mère.  Maintenant, elle voulait que je reste là auprès d’elle, sur notre sofa usé, auprès de son corps rond et mûr puisque sa tête était ailleurs, retenue sous l’écran, prise entre les mains du beau Zigi qui léchait ses lèvres dans une clairière remplie de roses flamants et de flammes de bougies. Lui était réservé pour les jours suivants, juste après la météo, et moi, pour le reste de sa vie.

Elle m’aimait.

Mais quand Zigi apparaissait, tout se taisait. Le soleil des Bermudes glissait sur son visage mal rasé. Tiens,  elle me demanda aussi, de laisser une barbe de trois jours. Mais après trois jours, « Tu peux te raser » a suffi à marquer la différence entre l’ombre sur les joues de Zigi et moi, l’ombre parmi d‘autres ombres.

Oui, j’étais une ombre, et dans l’ombre je pensais à elle, à ma princesse, je pensais à ce monde interdit, et à la lumière, celle de l’œil de ma femme qui éclairait le cœur de Zigi et pouvait un jour éclairer dangereusement le mien. Mais que contenait-il au juste mon cœur à part ce foutu sang  qui ne me servait pas à grand-chose.

Je tressaillis, mon pantalon gonfla légèrement. A cause d’un sein à demi dénudé que Zigi embrassait fougueusement ? Non, ce n’était pas ça.

 

J’étais né pour aimer, voilà tout. Mais qui ? Mon désir d’aimer pointait toujours sous le tissu de mes pantalons.
« Ta femme, imbécile ». Une voix sonna entre mes tempes.
« Tu disais quelque chose ? » j’avais chuchoté.
« Tsssttt imbécile », siffla ma femme.
Non, ce n’était pas elle qui devinait mes pensées, puisque mes ombres  étaient faites de multiples cachettes.

 

Ma princesse y logeait, bien en sécurité. Son sourire délicieux et coquin pendant qu’elle sirotait avec sa paille les fondations de mon être me revint, oui j’étais la paille, la boisson laiteuse, le fond du verre, les éclats de verre. J’avais envie de quoi au juste? De me laisser séduire, séduire à mon tour ? C’était une histoire de désir ? Une serrure à ouvrir ? La fierté d’être encore habile ? Avec cette fille, je serais monté quatre à quatre toutes les marches jusqu’au ciel. Facile, je sais. Mais à mon âge il y aurait de quoi être fier tout de même. Mon nez commençait à saigner. Ça m’arrivait de temps en temps. Enfin, je pus me libérer sans réprimandes de Zigi la Banane. Dans le lit, ébloui par la beauté de la lune, un mouchoir contre mon nez, je fis mes adieux à ma femme qui trouvait mon nez dégoûtant, et au monde entier pour conquérir mes rêves.



Je savais, je sentais, j’en aurais donné ma main à couper, non, celle de Zigi, que Valentine était sortie de chez elle avec empressement pour me rejoindre dans mon rêve. Mille créatures malignes la suivaient, mais toutes périssaient de ma main même pas gantée. Ma princesse se glissa auprès de moi, en me serrant la main.
 

« Eric ».

Elle seule, en m’appelant de cette manière, avait le pouvoir de me sortir du royaume des héros morts.  Pendant que ma femme vrombissait à côté de moi dans le calme de la chambre, je luttais avec les ténèbres. Sauver la princesse était ma mission. Peut-être que je voulais un petit plus pour valider ma force virile, peut-être.

Avant de sombrer pour de bon, je voudrais faire une déclaration.

Je suis né pour ai..m…er. Demain, j’aurai envie de séduire,  il y avait longtemps que je n’étais pas allé au cinéma. Peut-être qu’elle serait libre l’après-midi, ma princesse, je n’avais même pas idée qu’une princesse pouvait exister, et pourtant je l’avais rencontrée un jour d’avril.

Un coup de pied réflexe de ma femme dans le tibia, et tout rentrait dans la routine. Je m’étais endormi comme un bébé.

 

 

 

           

 

 

Chapitre 5            

 

 

 

 

Premier baiser

Cet après-midi, on projetait un film dans une longue salle traversée de petits corridors. Tout le défi consistait à embarquer les esprits égarés dans une autre dimension au prix d’un billet qui, heureusement, ne dépendait pas du prix des barils de pétrole. 

Les deux tickets nous avaient conduits, avec la procession d’inlassables rêveurs, vers nos sièges. Ici, dans le noir, j’étais déjà heureux. 

 

Personne ne sonnerait à la porte, les téléphones étaient interdits, et surtout, il faisait noir. Les lumières blanches aveuglantes, celles de la porte battante du jour, nous attendraient dans 2 heures seulement. Accrochés à leur siège ou aux poignets des voisins, les spectateurs attendaient le décollage. Les cornets de popcorn se chauffaient entre leurs mains. Dès lors que je m’assis à côté d’elle,  les vapeurs pisseuses de popcorn repartirent en sens inverse. Il m’avait suffi de voir l’expression émerveillée sur son visage pour que mon sourire m’envahisse jusqu’aux sourcils. Les vapeurs de sa peau - et il en suffisait de si peu - modifiait mon rythme cardiaque, ma tension, mes artères, même l’accès à mes pensées était dévié.

 

J’étais devenu étrangement accessible à toutes les stimulations de sa part. Le verbal me touchait au ventre, le tactile, quand son épaule se frottait par maladresse contre la mienne, affaissait ma matière grise qui, plus molle que d’habitude, épousait parfaitement la forme de ses lèvres, de ses yeux, de ses seins. Quelque chose en moi se pressait. Je jetais un coup d’œil sur les spectateurs déjà fascinés par les images plus réelles que l’empreinte de mes doigts sur sa main à elle.

 

Nous étions deux à observer l’écran géant sans tout à fait comprendre de quoi il  retournait.  Nous nous cherchions, dirigés par le parfum l’un de l’autre. Elle serrait délicatement mes doigts. Quelqu’un avait toussé, nous nous sommes d’un coup immobilisés, comme si les projecteurs nous avaient touchés de leurs faisceaux en pleine face. Mais nous reprîmes aussitôt la découverte de nous, les souffles coupés. Dans cette délicieuse rétention il y avait aussi l’attention portée à son comble. La main ne devait pas trembler avant de cibler le mystère. Mais le cœur, excité de retrouver l’autre, s’arrachait, fasciné de s’approcher davantage d’une perfection enfin possible. Les syllabes de nos prénoms accéléraient, portées par le souffle, de plus en plus rapide. Eric…Valentine. Nous étions assis au dernier rang.

 

« Doucement, respire », j’avais entendu sa voix près de mon oreille. 

En quoi cela pouvait-il aider ? J’étais déjà mort, anéanti, prêt à être vidé de toute mon essence, mangé, dévoré, sacrifié dans un don de soi ultime. J’avais un doute sur cet inspire, mais je m’exécutai, docile comme l’agneau.

 

J’avais inspiré longuement, maîtrisant à peu près mon souffle furieux. Et j’ai compris.

 

Mon empressement, qui aboutissait dans mes conquêtes amoureuses anciennes à un baiser rapide, n’était qu’un livre d’une page. Ce baiser-là, qui  suivit mon inspire profond, faisait cinq cent pages, et ce n’était que l’introduction. Tout y était, le goût merveilleux de sa bouche, de la provocation, de la dérision, une liberté totale… de nos salives, nos langues, nos bouches prêtes à tout, cette immobilité imposée qui nous séparait un instant, laissant nos lèvres se passionner pour quelques mots.

 

Sacrément compatibles, nos lèvres conspiraient, donnaient aux autres parties de nous le temps de goûter ces baisers libres de toutes idées. On calmait nos empressements qui dissimulaient des courants d’énergie folle. Rien n’était rejeté. Des pieds à la tête, nos baisers suivaient des chemins ouverts par ce merveilleux inspire. Toutes mes barrières étaient touchées par ce baiser hors norme. J’avais un nombre considérable de frontières, d’inhibitions, mais aucune ne constituait plus d’obstacle.

 

La preuve qu’il s’agissait d’une rencontre du troisième type.

 

Je ne voulais pas que cette rencontre s’arrête. Si on devait m’arrêter pour ce baiser, la réclusion à perpétuité me permettrait encore de le goûter. Nous étions le dernier vendredi du mois, la lumière fut, la salle de cinéma s’illumina. Moi c’était déjà fait. Il nous fallait un atterrissage d’urgence et appliquer une procédure habituelle qui nous permettrait de faire comme tout monde. Se lever et partir vers les portes battantes. Personne ne nous avait dénoncés. La perpette, cette fois-ci, avait été évitée.

 

A la sortie, elle me frôla la main, sans succès. J’avais trop peur d’être aperçu. Un instant encore, je n’avais pas peur d’être jugé, mais avant, je n’étais pas sur la planète Terre, maintenant les hordes de ma femme gardaient le monde. Soudain je sentis que ma jambe droite était plus courte que la gauche. C’est comme ça que j’arrivai chez moi, boiteux, après avoir embrassé Valentine dans un couloir sombre devant son immeuble. Quand j’étais parti, j’avais entendu derrière moi, « Eric », mais je ne m’étais pas retourné.

 

Près de ma voiture, chargé de cet « Eric » merveilleux et exceptionnel, j’avais retrouvé la longueur égale de mes deux jambes et j’avais couru. Entourant ses bras autour de ma nuque, elle répétait mon nom comme si elle me consacrait chevalier. Depuis ce jour-là j’étais à la recherche de cet être exceptionnel, bien dissimulé, puisque personne n’avait encore entrepris de fouilles en moi pour trouver un peu de noblesse.

Je l’avais serrée comme un fou contre moi, embrassée comme un barbare. J’avais eu du mal à la laisser, c’est elle qui avait freiné l’envahisseur sauvage que j’étais redevenu.

Avec mes nouveaux secrets, les mieux gardés au monde, je m’étais résigné à la laisser et j’étais reparti, ni chevalier, ni barbare. Convaincu de rien, moi qui aimais tant l’ordre et la sécurité.

 

 

 

 

 

 

 

          Chapitre 6             

 

 

 

 

Départ

 

Les week-ends, je les passais en famille, il n’y avait pas d’écart à la règle.  Mais si quelqu'un me posait lundi la question de ce que j’avais fait de beau, je manquais sacrément de mémoire. Valentine rythmait mon cœur,  pendant que dans un fauteuil avec une bière, un livre ou mon portable, sur le sofa avec ma femme constamment de mauvaise humeur, ou en forêt avec mes enfants qui venaient des fois en disant qu’ils devraient m’accompagner plus souvent -  j’attendais tranquillement L’Esprit Frappeur du lundi qui mettrait tout le monde sur les deux pieds et moi, en dehors de chez moi, que j’aimais bien malgré tout.

 

Lundi, je partais à Shanghai pour les affaires. Fini pour un temps les dîners chez la famille ou avec les amis, la mine faussement excitée, les mêmes histoires entendues pour la énième fois. Un homme dans une veste noir se tenait à côté de son taxi ancien de couleur grise.

 

Nous partions à l’aéroport sous l’œil attentif de ma femme qui se cachait derrière les rideaux, habillée de son long pyjama de flanelle. Je lui fis un petit signe de la main. Elle avait dû faire son habituelle grimace qui disait certainement « je t’ai à l’œil ». Ma cravate très chic sembla se convertir en un nœud coulissant qui serrait un peu ma glotte.  J’avalai avec difficulté, chuchotant l’adresse de Valentine à l’oreille du chauffeur, comme si les ondes de ma bouche pouvaient être apportées à mon épouse par l’esprit d’un Saint en forme de breloque accroché sur le rétroviseur.

 

Le ciel ce matin était sombre. Je devais prendre Valentine chez elle. Nous voulions goûter à ce départ, même si on ne partait pas ensemble. On a choisi la route la plus longue jusqu’à l’aéroport, ce qui réjouit le chauffeur qui souriait comme un diable roulant des yeux pendant que nous nous embrassions sur la banquette arrière, comme si remettre ces baisers au lendemain pouvait avoir des conséquences catastrophiques pour l’avenir de la planète et même pour l’univers entier. Je n’avais pas encore touché ses seins, pourtant je cherchais leur mystère.

 

Sous son grand pull boutonné, à la différence de toute création déjà faite, ses seins semblaient attendre les mains du créateur, moi. En tant que créateur, je voulais l’apprivoiser pour leur redonner vie et sens. Me laisserait-elle entrer ainsi dans le sanctuaire où aucune clé n’ouvre la porte. Pourquoi faisais-je durer ce supplice ? Aucune idée.

 

Je n’avais jamais procédé de cette manière, je n’avais jamais attendu quoi que ce soit, par peur que les choses puissent m’échapper et la demoiselle changer d’avis concernant mes bas instincts.

 

Des pompons tout effilochés se balançaient sur le rétroviseur à côté de l’effigie d’un Saint en plastique. Je les remarquai après que le taxi freinât brutalement sur la chaussée mouillée en évitant de justesse un camion rempli de troncs d’arbres coupés. Nous étions devenus sages, un peu pâles et le chauffeur échoué sur le bas-côté, fixait, hébété, le rétroviseur, en érigeant dans sa tête un monument aussi grand que le camion à l’honneur de Saint Breloque. Pendant qu’il peinait à retrouver ses esprits, moi, je bourdonnais encore de nos baisers. Le son de ma voix vacillait, se voulant rassurant. Un peu défaillant dans mes harmonies, je serrais fort sous mon bras les épaules précieuses de Valentine, ma douce source  d’aliénation.

 

« Vivez pleinement autant que possible. Vous êtes protégés, » avait dit le chauffeur éclairé par les lumières de l’aéroport.

 

Lui, il avait aussi ses histoires où il aurait dû renoncer à ses désirs, désenchanté par lui-même et les autres, sauf par les Saints, au contraire de moi.

 

On lui serra la main, fortifiant nos chances protectrices auprès des cieux et partions vers le monde du check-in dans le couloir marbré où souvent les rêves se brisent déjà au sol. Le mien risquait de laisser derrière lui des éclats de verre, ce que j’imaginais si Valentine tombait entre de mauvaises mains.

 

Je laissai Valentine aux perfides créatures de la ville. Les hommes.

 

Aux beaux, musclés, intelligents, riches, pas mariés, les amants déclarés tendre et efficaces, laïques mais spirituels, leurs chevets remplis d’ouvrages de grands poètes, en plus pas toujours disparus, et avant tout, les beaux parleurs, les baratineurs sans vergogne, manipulateurs des âmes, cachant à leur entourage leurs vices plus nombreux que les cheveux sur leurs têtes de nœud. Nous avions bu un café dans un silence sacré, mais, retrouver mon calme avant ce départ - qui, je le savais, ne serait pas comme un autre - aurait demandé un tranquillisant puissant. Je n’aurais pas eu mauvaise conscience à en abuser à cet instant précis.

 

Assis face à face, nous nous regardions en souriant mais ses sourires ne se faisaient pas tout seul. Ils ménageaient juste notre peine.

 

Nous nous levâmes. Nous nous dirigeâmes vers la porte d’embarquement. L’odeur douce de sa peau fracassa le reste de mon assurance. Bang ! Un train, un caddie, un camion, un rhino, un taureau, écrabouillèrent mes entrailles. La caféine du ristrette, comme un hallucinogène, hanta mes neurones.

 

Valentine nue, cachée dans l’obscurité par le torse puissant d’un mâle lourdement mâle, exhalait un parfum. Et soudain, comme si un ange avait écrit une partition que pour moi, Valentine, en marchant, chuchota à mon oreille. Je me sentis décoré d’un coup de guirlandes comme un sapin. Les mots les plus doux que je n’avais jamais entendu de ma vie m’effrayèrent. La surface du sol se fit collante, mes jambes ne voulaient plus avancer. Sa bouche coquette mais triste remplissait tout le hall. Ma voix intérieure gémissait. Puis brutalement, je lui dis « à bientôt » et je partis.

 

Je fis une vingtaine de pas. Elle, un peu moins. Puis je m’arrêtai.

 

Je n’arrivais pas à la quitter. Elle s’arrêta aussi, nous nous retournâmes en même temps. Le Funérarium aurait dû être notre destination. Pâles, nous nous dirigeâmes l’un vers l’autre. Il nous fallait nous toucher de nouveau, esquisser quelque mots, sentir les coins de nos lèvres. Et repartir de nouveau. Et encore, comme à la recherche d’un salut, nous retournions nos visages d’anges déchus pour chercher l’autre.

 

Magnifiquement présents, nous nous réfugions dans nos ailes, mendiant les Dieux de prolonger le temps de cette étreinte.

« Monsieur Eric Arouac est prié de se rendre…. »

 

La mémoire me revint,  la Chine, il y avait des voyages commerciaux où on rêvait de découvrir les plus belles villes du monde, d’être apprécié, considéré pour ses compétences professionnelles, de regarder librement les belles femmes sans être menacé par les épousées d’être déterré même après la mort afin d’être puni un peu mieux. Avant, je partais en camouflant ma joie du départ. Mais cette fois-ci je voyagerais pareil à un âne surpris qu’on ait réussi à le mettre dans un Boeing.

 

Ma carotte, fine, aux yeux magnifiques qui traduisait tout la beauté du monde m’attendrait-elle pendant que moi, je partais quelque part pour quelque chose ?

 

 L’avion se fit lourd, très lourd, Dieu s’étonna même qu’il vole encore.

 

***

 

Pendant que je décrochais les contrats les uns après les autres, les brumes de Shanghai dissimulaient mes secrets qui apparaissaient sur l’écran de mon portable, débordant de l’essentiel, l’amour de Valentine.

 

Pour la première fois, je vendais nos produits avec la belle désinvolture et la facilité d’un homme qui était libéré enfin de la gourmandise de la réussite. L’amour de Valentine, et pour Valentine, m’amenait un apaisement qui me surprenait devant chaque nouvelle affaire très importante, devant les regards désireux de belles chinoises réunies autour de tables laquées. Ma boulimie du monde s’apaisait. Valentine était toutes mes affaires, toutes les femmes, le plus précieux de mes contrats, un vase Ming que seules mes mains pouvaient estimer à sa vraie valeur, mon Lao Tseu, mes rizières qui me nourrissaient de leur seule beauté. J’étais si amoureux que mes kilos en trop partaient avec les grains de riz que je comptais au fond de mon bol, comme le temps qui m'approchait de nos retrouvailles.

A SUIVRE...

SONIA ZOK

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